Pérégrinations écossaises

« L’Écosse ? C’est pour la pêche, ça ! » La motivation première de mon voyage était visiblement facile à découvrir. Quoiqu’étant moucheur depuis bientôt 20 ans, il y avait des indices…. Il m’aura donc fallu attendre près de deux décennies – et ma trentième année ! – pour que mes guêtres foulent le lit des rivières écossaises. Le pays des Scots, réputé pour ses rivières peuplées de saumons, offre également de belles opportunités pour la recherche de la truite. C’est pour cette dernière que nous décidions, un ami et moi-même, de traverser la Manche pour nous rapprocher des mythes écossais, qu’ils soient culturels ou halieutiques.

L’histoire commençait le 17 décembre 2022 à 20h38 : « Pourquoi pas un voyage de pêche en Ecosse cet été ? ». Le laconique message de mon ami Martin suffisait pour faire naître chez moi une impatience qui ne s’estompera pas au cours des 8 mois qui ont séparé cette correspondance de notre décollage. Pour comprendre mon exaltation, il faut préciser que c’est un voyage que j’attendais tout particulièrement. L’Écosse, avec l’Angleterre, est le berceau de la pêche à la mouche : c’est sur les berges des rivières de Grande Bretagne qu’est née la pratique que nous affections tant. Norman Maclean, auteur de « La rivière du sixième jour » dont la philosophie m’a bouleversé en son temps, était d’origine écossaise… nul besoin d’aller plus loin : l’Écosse est, à de multiples titres, un véritable pèlerinage qui s’imposait à moi. L’appréhension se mêlait donc à la hâte…

Jump in time

Le 26 août 2023, nous quittions donc la Capitale des Gaules pour atterrir, un peu plus de deux heures après, à l’Edimburgh Airport. Le vol se déroulait sans encombre et nos bagages arrivaient à bon (aéro)port. Si je dois être lucide, je me décrirais comme d’un naturel pessimiste : je craignais que mes bagages ne s’égarent quelque part entre la France et l’Ecosse et que nos heures de pêche ne soient sérieusement réduites. Fort heureusement, tel ne fut pas le cas. Nous récupérions rapidement nos valises respectives et allions prendre possession de notre véhicule. En effet, en raison de la distance entre notre habitation et l’aéroport, nous avions été contraints de prévoir une voiture. En apparence anodin, ce choix n’était pas sans conséquence : outre-Manche, cela signifiait conduite à gauche et ronds-points inversés. Mon ami Martin ayant eu la charge de la location de la voiture, il avait donc le privilège d’être le conducteur d’une magnifique berline électrique. Parfois sous le doux son des klaxons écossais, nous nous rendions à Melrose, petite ville de 2 500 âmes, dans un cottage délicieusement typique. Se trouvant à seulement 500 mètres de la rivière Tweed, il n’avait pas été difficile de le choisir… Le lendemain, nous avions tôt fait d’aller chercher nos cartes de pêche à l’épicerie locale. La France fonctionnerait comme l’Ecosse si nous n’étions pas adeptes de la réciprocité : les associations écossaises gèrent les portions de rivières et vendent des fishing licenses. Cependant, une carte ne permet de pêcher que sur la portion gérée par l’association. Les prix sont néanmoins raisonnables : à Melrose, le droit de pêche annuel pour la truite et l’ombre se cède 12 livres (soit environ 14 euros) pour environ 4 kilomètres de rivière pêchable.

Une fois la carte achetée, nous glanions quelques renseignements et, une quinzaine de minutes de marche plus tard, nous nous trouvions pied d’œuvre. J’ignore pourquoi – d’autant que je m’étais correctement renseigné sur la rivière ! – mais la Tweed était, dans mon esprit, une rivière de taille moyenne. C’est en se trouvant face à ses 50 mètres de large, à son puissant courant et à sa couleur sombre que je prenais conscience de ce qu’elle était.

Le calme avant la tempête

J’analysais ce qui se trouvait face à moi : le courant en face duquel nous nous trouvions était d’une insolente régularité. Le débit était soutenu mais les veines d’eau n’étaient pas véritablement marquées ; en tout cas, les différences n’étaient pas perceptibles depuis la berge. Je fixais quelques instants des postes autour desquels la présence de gobages pouvait être attendue mais je ne décelais rien de plus qu’un calme olympien. Soit ! Nous débuterons donc sous l’eau. Ma canne était un parangon de polyvalence : 10′ soie de 4, assortie d’une DT 4, à laquelle était rattachée un bas de ligne de 270 cm, hors pointe. Je raccordais un brin de nylon d’environ 1 mètre en 15/100ème, sur lequel je fixais une potence. Je nouais promptement deux pheasant tail casquées (en tungstène, naturellement) : la première, en potence, présentait une bille cuivrée de 2.5 mm sur un hameçon de 16 tandis que la seconde, en pointe, était dotée d’une bille dorée de 3 mm, sur un hameçon de 14. Ce montage était destiné à pratiquer une technique qui m’avait été enseignée par Thierry Millot : lancer 3/4 amont, puis dérive maîtrisée mais non bridée. C’est une méthode hybride entre la noyée et la nymphe qui se prête bien aux cours d’eau d’une certaine ampleur. J’entrais alors doucement dans l’eau et faisais quelques pas : au bord, il n’y avait que très peu de fond. Un peu inconsciemment, je laissais ma soie se déployer afin de préparer mon premier lancer.

Le calme de la rivière n’était peut-être qu’apparent. Après tout, il faut se méfier de l’eau qui dort…

Avant même d’avoir eu le temps de lancer, j’étais sorti de mon vagabondage mental par un véritable coup que je ressentais dans la poignée de la canne. Je la levais immédiatement mais, évidemment, il était trop tard : seules mes mouches revenaient vers moi. Cet évènement mettait en confiance : le calme de la rivière n’était peut-être qu’apparent. Après tout, il faut se méfier de l’eau qui dort…

A chaque dérive

Je débutais donc une dérive dans une zone que je percevais comme un plus profonde, l’eau paraissant plus obscure encore qu’elle ne le fût ailleurs. 5 ou 6 mètres de soie de sortie, je projetais mes deux nymphes d’un geste vif en direction d’arbres se trouvant face à moi, un peu en amont. Mon bas de ligne se déployait bien et je percevais les impacts de chacune des deux nymphes. Soudainement, arrivée à ma hauteur, la pointe de ma soie remonta d’un coup d’une dizaine de centimètres. Cette fois, je l’avais anticipé ! Je levai instantanément ma canne dont le carbone s’arquait sous le poids d’un poisson. Le combat était rapide : pour cause, cette brown trout n’accusait pas beaucoup plus que 20 centimètres mais présentait une robe magnifique. La défense de ces poissons était pour le moins déroutante : à la touche et au ferrage, impossible d’estimer la taille de la prise tant les premières secondes sont violentes. Un poisson de 25 centimètres vous arracherait la canne des mains… La vivacité du courant n’était probablement pas pour rien dans cette impression. En revanche, peu après, le combat s’abrège, l’agressivité initiale se dissipant vite. Sur la durée du séjour, c’est plus de cinquante poissons de 15 à 25 centimètres que nous capturerons ainsi. C’en était presque perturbant : ces truites étaient partout, tout le temps ! Deux zones permettaient de les « éviter » : les courants plus soutenus et les fosses.

Difficile de choisir

Évidemment, la très grosse densité de truitelles n’arrangeait pas nos affaires : il fallait faire avec, mais leur omniprésence raccourcissait significativement nos dérives, nous privant ainsi de poissons de plus belle taille. C’est un drame de luxe, me direz-vous… Je partais donc en quête d’une zone plus profonde, que j’imaginais peuplée de poissons plus imposants. C’est sur un second parcours que nous parvenions à découvrir une partie de la Tweed véritablement profonde. Après une zone de courants rapides, le tumulte s’adoucissait et l’eau, cette fois noire, trahissait un véritable abysse. Afin de mieux peigner la zone, je me rapprochais tant bien que mal : dès les premiers mètres, je m’enfonçais jusqu’aux genoux, puis à la taille. Je me considérais donc vite comme suffisamment proche… Les circonstances me dictaient d’alourdir le poids de mes imitations : deux billes de 3 et 3,5 mm seraient nécessaires. Débutant l’action de pêche, je sentais que ce choix serait payant : les tapes n’étaient plus légion et ma soie glissait sur l’eau avec régularité. Du moins, jusqu’à cet instant: alors que je finissais ma troisième dérive sur la même veine, la ligne marqua un léger arrêt. De prime abord, ce ralentissement aurait pu n’être rien de plus que la résultante d’un obstacle. Pourtant, je n’en avais rencontré aucun sur mes précédentes coulées… Je bridais alors mon fil. Là, c’était plus lourd: il y avait bien un poisson, et visiblement plus gros que ceux attrapés jusqu’alors. La lutte s’amorçait et le poisson se dirigeait immédiatement vers les profondeurs. Je laissais faire, tout en conservant un contact suffisamment intense. Lentement, je parvins à récupérer ma soie jusqu’à faire tomber le poisson dans le filet de mon épuisette. C’était un ombre d’un peu plus de 36 centimètres. Rien d’un poisson trophée donc… Et pourtant, je ressentais une immense satisfaction : l’ombre est un poisson que j’affectionne particulièrement, quelle que soit sa taille et, surtout, il avait été attrapé en Écosse ! Un autre Thymallus thymallus rencontrera le même sort un peu après, cette fois de taille plus modeste. Nous revenions ensuite dans des zones où le déplacement était plus aisé, l’eau étant moins haute. Le rythme des prises de plus petites tailles reprenait ainsi.

Taille de saison

Renseignements pris auprès de locaux, il semble que la fin août soit effectivement favorable aux poissons de taille plus modeste, les plus gros spécimens devenant alors difficiles à leurrer, mais pas impossibles. C’est une réalité à laquelle nous avons pu nous heurter. Il n’y a cependant pas de déception dans cette expérience: les paysages et rivières de l’Écosse sont magnifiques, tout comme les habitants de ces dernières. We’ll be back !

Infos pratiques

Comment s'y rendre ?
Nombre d’aéroports français desservent Édimbourg et certaines compagnies, comme EasyJet, proposent des billets à bas coût (l’aller-retour pour deux personnes avec deux bagages en soute nous aura coûté environ 300 euros). Les cannes peuvent être logées dans une valise aux dimensions standard, sans surcoût (y compris une 11’ en 4 brins).

Matériel
Une canne de 9 à 10 pieds est bien suffisante, soie de 4 à 5. Le matériel utilisé en France pour une grande rivière est parfaitement adapté. En matière d’imitations, les meilleurs résultats ont été obtenus avec des nymphes aux couleurs naturelles. Les billes orange fluo n’ont jamais eu grand succès.

Hébergement et cartes de pêche
Pour l’hébergement, nous avons opté pour un logement proposé par un particulier sur la plateforme Airbnb, nous permettant ainsi de disposer d’une cuisine. Des hôtels sont cependant très présents et à tous les tarifs. Les restaurants sont nombreux et, sauf dans les plus grandes villes, il convient de réserver au risque de trouver soit porte close, soit d’être face à une salle complète. Attention également aux horaires de fermeture : ils ferment leurs portes plus tôt qu’en France. Pour la carte de pêche, nous avions pu en acheter au Spar de Melrose. Les points de vente sont nombreux, car le commerçant ne remplit qu’une petite feuille indiquant le permis choisit, le montant et l’identité du pêcheur.

NB : Cet article a été publié dans le journal « Pêche Mouche » en fin d’année 2023. L’auteur dudit article est également créateur de PikeThirst, justifiant sa reproduction ici-même.